Du scandale à la consécration : l’incroyable destin du café
- Fort de Café

- 20 avr.
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Deuxième boisson la plus consommée au monde, le café s’invite aujourd’hui à toutes les tables et se déguste aux quatre coins du globe. Derrière cette popularité évidente se cache pourtant une histoire mouvementée. Tour à tour célébré, suspecté, voire menacé d’interdiction, le café a longtemps été au cœur de vives controverses. Retour sur le destin surprenant de cette boisson pas comme les autres.
Lieu de vie et d’échange controversé
Alors que le café rassemblait ses amateurs dans un lieu propice à sa dégustation, le terme a progressivement pris sa double signification (au moins en français). Le café a rapidement désigné à la fois la boisson préparée à base de grains de café torréfiés et le lieu dans lequel il est servi et dégusté. On trouve les premiers cafés dès le 15e siècle à la Mecque, des lieux où on se rencontrait pour parler des événements de la journée, des histoires de familles ou pour s’informer des affaires gouvernementales.
C’est ce lieu où convergeaient les amateurs d’une boisson revigorante et énergisante que s’est composé un vent de méfiance. Il était en effet plus facile de répandre des idées dans un lieu de vie si fréquenté et très difficile à maîtriser ce qui s’y déroulait. Les cafés sont devenus des espaces de réflexion et d’échanges, où la politique pouvait être abordée et le gouvernement critiqué. C’est le modèle du siècle des Lumières, où les idées philosophiques progressistes s’échangeaient dans des cafés comme le Procope.
La Mecque
Le café a ainsi rapidement été perçu avec inquiétude par les classes dirigeantes. Un premier vent d’interdiction s’est levé au 16e siècle. Vers 1511, le jeune et ambitieux Kair-Bey était gouverneur de la Mecque pour le compte du Sultan du Caire. Les rassemblements où ses administrés, excités par le café, discutaient vivement n’étaient pas de nature à lui plaire et représentaient à ses yeux un grave danger. On rapporte qu’un soir, après la prière, au moment de quitter la mosquée, il vit un groupe de personnes qui s’installaient pour y passer la nuit et qui, comme cela se faisait partout dans la ville, s’apprêtaient à boire du café. Au comble de l’indignation, le gouverneur les chassa hors de la mosquée.
Le lendemain matin, Jair-Bey convoqua hommes de loi, officiers, docteurs et prêtres pour discuter avec eux de la compatibilité du café avec les enseignements de l’Islam. A l’issue d’une discussion très animée, les adversaires du café sortirent victorieux et il fut annoncé que le café était contraire au Coran. Le lendemain, tous les cafés furent fermés et il fut ordonné que tous les stocks de café trouvés chez les commerçants soient brûlés en public et que toute personne surprise en train de consommer du café se voit infliger de sévères sanctions.
Le gouverneur devait informer le Sultan du Caire des mesures prises. Cependant, étant lui-même fervent amateur de café, il consulta ses conseillers à ce sujet. C’est à l’unanimité qu’ils arrivèrent à la conclusion qu’aucune disposition de la loi coranique n’interdisait la consommation de café, si bien que Kair-Bey se trouva dans l’obligation de résilier son ordonnance. Une première tentative échouée, mais qui reflète tout le potentiel explosif que contenu dans le café !
Le café n’a toutefois pas été perçu avec hostilité systématiquement. Vers le milieu du 15e siècle par exemple, le mufti (interprète du droit musulman) Gemaleddin recommandait aux derviches de boire du café avant les prières vespérales.
Une résistance européenne en Italie
C’est au 16e siècle que l’on trouve les premiers écrits consacrés au café en Europe, principalement issus de récits de voyageurs revenant d’Orient. Dès 1615, Venise, grand port de commerce et carrefour entre l’Orient et l’Occident, découvre cette boisson encore exotique et devient son premier point d’ancrage dans l’Europe chrétienne. Le premier café y aurait ouvert en 1645 et, au début du 17e siècle, la consommation de café s’était largement répandue dans les milieux aisés italiens.
Cependant, l’essor de cette nouvelle habitude ne se fit pas sans opposition. Une partie du clergé manifesta une vive hostilité envers ce breuvage venu du monde musulman. Des chrétiens fervents auraient même incité le pape Clément VIII à condamner le café au nom de l’Église, à l’instar de l’interdiction du vin dans la tradition islamique. Le mythe raconte que le souverain pontife aurait souhaité goûter lui-même cette « boisson du diable » avant de se prononcer. Séduit par l’arôme et la saveur du breuvage noir, il aurait alors déclaré qu’il serait dommage d’en laisser le privilège aux seuls « infidèles », lui accordant ainsi une forme de bénédiction symbolique !
Fort de cette approbation, réelle ou légendaire, les cafés se multiplièrent rapidement. À la fin du 17e siècle et au début du 18e siècle, ils étaient présents dans de nombreuses villes italiennes. L’Italie peut ainsi revendiquer le rôle déterminant qu’elle a joué dans l’implantation et la diffusion des véritables cafés en Europe occidentale.
Les tentatives modernes en Angleterre
Plusieurs mouvements ont émergé au fil de l’histoire récente pour tenter d’interdire le café. L’une des initiatives anglo-saxonnes la plus célèbre est la fameuse pétition des Women’s petition against coffee, littéralement la “pétition des femmes contre le café” publiée en 1674. Lassées de se voir délaissées par leurs maris réunis pour boire du café, les femmes se sont réunies sous un même texte pour militer contre cette boisson exotique. Rappelons qu’avant de devenir une nation consommatrice de thé, l’Angleterre avait une préférence pour le café qu’elle consommait en grande quantité dans des lieux précurseurs des fameux “clubs” si chers aux anglais. La réaction fut immédiate : dans la même année, on assiste à la publication d’un document intitulé “Men’s answer to the Women’s petition against coffee” qui soulignait toutes les qualités du café pour défendre sa position.


Le roi en place Charles II était tenté de mettre le mécontentement du peuple sur le compte du café. Il est vrai que les cafés londoniens étaient de hauts-lieux d’érudition et d’esprit, mais aussi de contestation politique. On les avait baptisés les “penny universities”, puisque l’entrée de ces établissements où se tenaient des débats collectifs était fixée à un penny. Les cafés constituaient ainsi des lieux de rencontre entre intellectuels qui ont rapidement intégré le quotidien, au point de représenter une menace pour la couronne.
Oubliant qu’avant lui un dirigeant de la Mecque n’avait fait qu’exacerber la colère populaire en agissant de la sorte, il a décrété la fermeture des cafés par une ordonnance de décembre 1675. Ordonnance qu’il a dû, chose rare dans l’histoire d’Angleterre, abroger quelques semaines plus tard... Le café, et avec lui la liberté individuelle des citoyens, avaient remporté une nouvelle victoire !
La Suisse
La Suisse, elle aussi, a un temps considéré d’un mauvais œil la propagation du café. Il ressort d’un “Avis à la population” des autorités bâloises en 1769 l’interdiction de l’usage et de la consommation du café, “que ce soit avec du lait ou à l’état pur, sous peine d’une amende” à tous ses administrés et citoyens des campagnes… Exception faite des aubergistes au service des voyageurs, pour des raisons économiques.
Le café interdit en France
Dans le Paris du milieu du 18e siècle, les cafés s’imposaient comme des lieux privilégiés de sociabilité et de débats, où se rencontraient écrivains, philosophes et amateurs d’idées nouvelles. Ils participaient pleinement à l’effervescence intellectuelle de l’époque et à la diffusion des idéaux des Lumières.
Cependant, avant et après cet âge d’or, le café connut aussi des périodes plus difficiles. Le 21 novembre 1806, Napoléon Bonaparte instaure le blocus continental contre l’Angleterre, mesure destinée à affaiblir la puissance britannique en interdisant tout commerce avec elle. Or, l’Angleterre maîtrisait les mers et contrôlait une grande partie des échanges maritimes. L’Europe se trouva ainsi largement isolée du commerce mondial.
Les conséquences ne tardèrent pas : la France et ses alliés manquèrent cruellement de denrées coloniales telles que le sucre, le coton et le café. Face à cette pénurie, Napoléon recommanda aux amateurs de café de se tourner vers un substitut, la chicorée, tandis que la consommation de café était interdite. Cette période a marqué un net ralentissement dans l’approvisionnement et la consommation de la boisson, révélant combien celle-ci était devenue indispensable aux habitudes européennes.
Résumé :
Le café s’est répandu en Europe à partir de la fin du 17e siècle. Très vite, ses vertus stimulantes ont été plébiscitées et ont fait le bonheur des écrivains et des marchands.
Partout où il a été introduit, le café a suscité de vives oppositions. La Mecque, l’Angleterre, l’Italie ou encore la Suisse, tous y sont allés de leur tentative de restriction du café, provoquant la colère et la grogne de la population.
Le café est fortement associé à sa capacité à fédérer des échanges et des idées progressistes. Dans l’histoire, il est tout autant rattaché à la gloire du commerce qu’à la transmission d’idées fortes comme celles des Lumières.




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